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 Deux oiseaux rares à la Folle Journée de Nantes

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Olympe de G

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Localisation : FRANCE

MessageSujet: Deux oiseaux rares à la Folle Journée de Nantes   Jeu 4 Fév - 18:42


Deux oiseaux rares à la Folle Journée de Nantes

Leur ramage ne se rapporte pas à leur plumage, mais Jean Boucault et Johnny Rasse chantent comme les oiseaux. Avec le pianiste compositeur Jean-François Zygel, leurs imitations ont acquis une dimension musicale. Ils sont à l'honneur de la Folle Journée 2016.

Cette année, le thème de la nature fleurit la programmation de la 22e Folle Journée de Nantes. Une halte presque naturelle pour deux drôles de volatiles, dont le ramage ne se rapporte à aucun plumage, Jean Boucault et Johnny Rasse. Profession : chanteurs d'oiseaux. Une vocation née dans la baie de Somme, où passent jusqu'à trois cent cinquante espèces d'oiseaux migrateurs. Une passion qui les a saisis sitôt tombés du nid.


Folie des ornementations



Tous deux natifs d'Apprest, ils sifflotent la faune comme tous les gamins et les chasseurs du pays. A 7 ans, s'en revenant de l'école, Jean Boucault (né en 1979) est survolé par une compagnie de goélands, dont il pousse instinctivement le cri. Les oiseaux font aussitôt demi-tour. « J'entrais alors dans la clameur du goéland », en frissonne-t-il encore, prenant très vite conscience d'un don à capter et à restituer, sifflets, cris et chants sur le motif, en direct. Et, comme depuis 1991, il existe un concours de chants d'oiseaux à Abbeville (1), il veut s'améliorer et s'en va trouver le père de son camarade d'école Johnny Rasse (de deux ans son cadet), réputé pour sa technique. « Moi, je voulais plaire à mon père. J'imitais donc quelqu'un qui imitait les oiseaux. J'étais dans la performance, la virtuosité », précise Johnny. Les deux moineaux concourent ensemble et raflent tous les prix, portés par les prises de bec des deux clans du village défendant chacun un style : « Johnny sifflait à merveille, mais ce n'était pas le cri de l'oiseau, le chamaille encore Jean. Il épatait par son talent, inventait n'importe quoi et recueillait tous les applaudissements, quand moi je m'évertuais des heures à saisir le petit trille qu'on entend à peine, parfois accompagné d'un léger chuintement, certes moins gracieux, mais au plus près du chant originel. » Cette querelle soude les bases de leur futur duo. A Jean l'exposé naturaliste des thèmes, à Johnny la folie des ornementations. Comme dans une structure de musique baroque.




Citation :
Jean, futur pharmacien, et Johnny, presque ingénieur, plaquent tout pour devenir chanteurs d'oiseaux

Mais les adolescents tentent d'abord de prendre leur envol vers d'autres cieux. Johnny en a ras le gosier de s'exhiber comme un phénomène de fin de banquet, et, fils de prolétaire, entame des études d'ingénieur par désir de revanche sociale. Plus une note durant cinq ans. Jean, lui, se doit d'honorer sa lignée de pharmaciens, mais ne rate pas une occasion d'illustrer son surnom dans les amphithéâtres, dans les fêtes d'étudiants : « la mouette ». Aucune oiselle n'y résiste, avant de le quitter, saoulée.
Ce ne sont pas là ses seuls déboires. Lors d’un chantier humanitaire au Bénin pour construire un hôpital, Jean, tout à sa truelle, entend un geai exubérant perché dans un baobab. Il engage spontanément la conversation, puisqu’ils parlent la même langue. Aussitôt il est convoqué par le chef du village ! Dans un courroux menaçant, il somme le jeune homme de lui rapporter ce que le geai lui a dit. En terre animiste, on ne plaisante pas avec ce genre d’initiative. Le jeune Français eut toutes les peines du monde à justifier une simple plaisanterie sans conséquence. Et, se sentant étroitement surveillé les semaines suivantes, ferma définitivement son grand bec.
A 19 ans, c'est Johnny qui revient vers lui à tire-d'aile. Il a écopé d'un gros PV que son père refuse de payer, lui suggérant de reprendre les concours dont les prix oscillent entre 3 000 et 5 000 francs. Bingo ! Et, finalement, l'émerveillement qui se lit sur le visage des auditeurs vaut bien plus qu'un prix. Jean et Johnny décident de tout plaquer pour devenir chanteurs d'oiseaux. Durant des sorties de groupes sur le terrain, diurnes et nocturnes, ils dialoguent avec les oiseaux de passage, ou s'adonnent à leurs joutes musicales en pleine nature, duo auquel se nouent parfois un texte ou un instrument. Ils trimballent aussi, de salle en salle, un petit film muet sur les oiseaux de la baie, qu'ils sonorisent en direct. Ils gazouillent d'un bonheur simple.



Parades amoureuses



Mais parlent-ils vraiment avec les oiseaux ? « Nous sommes capables d’émettre les mêmes informations qu’eux, comme les cris de contact, du style : “Coucou, je suis là, où es-tu ?” Ou le cri d’alerte annonçant un danger, proche de l’ultrason, que nous avons travaillé pendant quatre ans », précisent-ils, revendiquant même, par jeu, le rôle d’entremetteur dans les parades amoureuses. Une femelle ira toujours vers le meilleur siffleur, qui graduellement, par paliers, gagne en ornement et en puissance. Il suffit de s’immiscer dans le concours, en poussant l’oiseau à se surpasser. Mais, prudence, sans trop en faire, sans jamais prendre le dessus : car, question puissance, Jean et Johnny peuvent développer plus d’amplitude sonore que le plus énamouré des pinsons. Il serait cruel de lui casser son coup par maladresse ! Idem pour la fauvette qui roule des trilles comme on roule des mécaniques. Elle commençe à chanter depuis les branches basses d’un arbre, et, au fur et à mesure, rajoute des strophes entières pour, branche par branche, en mériter la cime. Où elle finit par se tenir triomphante, clamant qu’elle est désormais la plus forte puisqu’elle ne craint pas de s’exposer à la vue de son redoutable prédateur, le faucon pèlerin (à croire qu’il y a de la tête de linotte chez la fauvette...) Parler le pinson s’avère tout aussi délicat puisqu’il développe d’authentiques accents régionaux. Jean et Johnny sont capables de distinguer celui qui vient des Pyrénées de celui qui habite Strasbourg : une question de modulations toniques ou de manière de terminer les phrases plus ou moins sèchement. Une imprégnation réversible : si vous sifflez avec insistance une mélodie nouvelle à un merle, passé la méfiance, il finira par intégrer vos éléments de langage. 




 


Oiseaux tristes, composition et interprétation au piano de Jean François Zygel.

En 2006, ils rencontrent Jean-François Zygel, pianiste, compositeur et Monsieur Loyal de La boîte à musique, qui cherche à étoffer la programmation du Festival des forêts, à Compiègne. L'intello sceptique craque au premier sifflement. Quatre jours plus tard, il offre à Jean Boucault et Johnny Rasse une heure entière de liberté sur France Musique. Le studio 106 se transforme en volière délirante. Ainsi naît leur trio, pour chanteurs d'oiseaux et piano. En dix jours, ils montent un premier concert. Et n'en reviennent toujours pas. « Jean-François Zygel nous a permis de transformer un don d'imitation en véritable matière musicale, de dialoguer avec un instrument, de transposer la nature. Quand vous vous adressez à une fauvette, les silences entre deux répliques sont immuables, ou alors votre interlocutrice se tait : nous avons dû nous approprier les subtilités du tempo de concert. Dans les concours, nous étions habitués à envoyer toute la puissance sonore en balançant un maximum de chants différents : nous avons appris les pleins et les déliés, à raréfier nos interventions pour les rendre encore plus précieuses. » Ce travail leur permet de créer des chi­mères inouïes : « Un goéland dérythmé, ralenti ou accéléré ; des courlis à deux voix qui se mélangent à des chevaliers gambettes ; une amplification du cri de saurien de l'aigrette et du ricanement maléfique de la tadorne de Belon... » A l'inverse, Jean-François Zygel a — légèrement — desserré son carcan théorique pour se mettre à leur écoute : « On peut prévoir une grille merle jazz suivie d'une ambiance nocturne tout en chouettes, rien n'est complètement écrit d'avance. Car, dès la première note sifflée, on ressent une vibration particulière du public qui peut nous conduire à lâcher des oiseaux imprévus sur scène. »

Citation :
“Avec le rossignol, je dégage le menton, regarde haut et loin et bombe le torse.”

En représentation, Jean et Johnny « coupent leur cerveau humain », pour une métamorphose étonnante. En cherchant à alléger des gestes techniques assez disgracieux, tels les doigts dans la bouche, la main placée devant en résonateur, nos deux Papageno ont progressivement épousé le corps de leurs modèles. « Naturellement, affirme Johnny. Ce corps naît du chant même, pas de l'imitation. Un oiseau, c'est un ballon d'air. Sa malléabilité façonne nos silhouettes, de l'intérieur. Si, par exemple, nous utilisons la voix aspirée pour les nocturnes et les rapaces, dans des tonalités assez angoissantes, tout part du sternum et du diaphragme qui se creusent. Les épaules se voûtent, la silhouette devient inquiétante : nous sommes proches du butô. Avec le rossignol, je dégage le menton, regarde haut et loin et bombe le torse. » Quant à Jean, goéland d'une belle envergure, il a « l'impression de rentrer dans la sphère de l'oiseau, de ne pas lui mentir, de lui rendre hommage ».




Au hasard de leurs « péré-migrations » musicales, ils montent un spectacle sur l'oiseau dans la mythologie mondiale, Syrinx, mêlant chant iranien, vases siffleurs précolombiens, poésies de l'Occident médiéval, dans une énergie proche de la transe. Un répertoire inépuisable. Actuellement, ils peaufinent un pigeonnier itinérant qui ira de village en village dans cette Somme ravagée par la Grande Guerre — celle du Coq français contre l'Aigle allemand —, pour évoquer les trois cent mille colombes qui furent mobilisées pour porter des messages.
« Les colombophiles, considérés comme des planqués à l’arrière, étaient surnommés “les pingouins”. Nous avons récupéré beaucoup de “colombogrammes” envoyés depuis les premières lignes et disant : “C’est mon dernier pigeon. Il y a trop de gaz. Nous allons mourir. Dites à ma femme que je l’aime.” Vous réalisez ? Un tel cri funèbre porté par un oiseau ? Ou ces messages demandant à l’artillerie de cesser de pilonner ses propres lignes de front par erreur. Le thème de l’oiseau dans la Grande Guerre raconte beaucoup d’histoires. Nous avons recoupé les témoignages des deux camps où, durant une trêve, les soldats se reposaient en écoutant le chant de la même alouette. Le canari, dans sa cage, prévenait de l’arrivée des gaz. Robert Hertz, ethnologue citadin, découvrait des paysans de la Mayenne et de la Meuse qui avaient intégré des allitérations d’oiseaux à leurs dialectes et patois : il notait tout fébrilement, et s’en émerveillait dans les courriers à sa femme. Sur le front de l’est, les gars du sud voyaient leurs premières cigognes et montaient sur les toits pour faire des selfies à envoyer à leurs familles .» L’oiseau, signe d’espoir et de désespoir saisonniers dans le ciel. «  Une lettre d’octobre 1914 dit : « Les grues descendent vers le sud, je serais rentré pour Noël. » Puis, au printemps, le même soldat note : « Elles remontent vers le nord, et je suis toujours au même endroit... »

Pigeonnier mobile



Jean Boucault et Johnny Rasse veulent renouer avec les petits cirques de leur enfance. Ils iront de place en place, mais sans aboyer dans un micro les prouesses de tel ou tel numéro. En journée, ils inviteront les enfants à visiter leur pigeonnier mobile tiré par deux chevaux, puis feront un « lâcher de pigeons grecs, turcs, allemands, autrichiens, des races anciennes que les rituels païens utilisaient pour défier le soleil. Ces rois du looping évoqueront cette période de conflit qui vit l’essor de l’aviation ». Sans omettre les pigeons asiatiques, auxquels les Chinois accrochaient un sifflet afin de décourager les rapaces d’attaquer : un geste pour rappeler que, dans la Somme, des milliers d’Annamites furent « loués » à la Chine par les Anglais, des non-combattants chargés du terrassement et du déblaiement des morts – des « travailleurs » qui ont un cimetière dédié. Ce lâcher de pigeons annoncera le spectacle du soir, où se noueront musique, effets vidéo, lectures.
Jean Boucault et Johnny Rass ont refusé de se produire en cabaret, un numéro pourtant prometteur en cachet. « Pour finir à Las Vegas ? rient-ils. On préfère voler haut et garder les pieds sur terre, se produire au Châtelet devant mille cinq cent personnes, et, dès le lendemain se trouver en baie de Somme, pour tenter en vain de saisir le cri très techno de la phragmite des joncs sous l'œil goguenard des phoques. »


BELLE ENVOLÉE
A Nantes, Jean Boucault et Johnny Rasse seront accompagnés par Geneviève Laurenceau (violon) et Shani Diluka (piano). « Dans ce programme, nous allons poétiser certains thèmes classiques, comme L'Oiseau prophète, de Schumann, que nous voyons en rouge-gorge qui ne termine jamais ses phrases. Dans The Lark Ascending, de R.V. Williams, la folie circulaire du violon rivalisera avec notre alouette. Le Chant des oiseaux, de Pablo Casals, hymne identitaire catalan, regorge d'oiseaux symboles de liberté. C'est la première fois que nous travaillons avec deux femmes, alors que, chez les oiseaux, les cris de séduction et de parade amoureuse offrent un sérieux corpus ! »
Le 5 février à 21h, le 6 à 15h45, le 7 à 11h, Cité des congrès, Nantes (44).






“N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi.”
E Cioran
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