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 Russie:« Octobre », ou encore, quelle majorité soutient aujourd’hui le pouvoir en Russie?

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Olympe de G



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MessageSujet: Russie:« Octobre », ou encore, quelle majorité soutient aujourd’hui le pouvoir en Russie?   Mer 17 Fév - 15:42




Peinture de N. Osenev « Première parole du pouvoir soviétique ».


« Octobre », ou encore, quelle majorité soutient aujourd’hui le pouvoir en Russie?

29 novembre 2014

Serguei Felixovich Tcherniakovski participa à la fondation du Club d’Izborsk. Professeur à la Faculté d’Histoire et à la Chaire Unesco de l’Université d’État des Sciences humaines de Moscou, spécialisé dans la période soviétique, politologue, publiciste, membre de l’Académie des Sciences.
L’article qu’il a écrit, et publié dans les pages de «Zavtra» le 13 novembre 2014, a le mérite, entre autres, de fournir une image instantanée d’une réalité socio-politique de la Russie de 2014 sans doute fort différente de celle qui prévaut dans l’imaginaire occidental.

«De l’identification historique de la Russie par elle-même en période de défis géopolitiques.»
Le pouvoir actuellement en place en Russie commence, avec difficulté, à comprendre la nécessité de restaurer l’unité de l’histoire de la patrie : en premier lieu, l’unité des périodes pré- et post-soviétiques. En cela, Poutine s’est positionné à plusieurs reprises comme précurseur, accordant du respect à l’étape soviétique de l’histoire de la patrie. Mu, peut-être par des convictions morales propres, ou encore par la compréhension d’une chose simple : une grande partie de la société en Russie demeure plus ou moins pro-soviétique, se souvenant, bien entendu, des échecs catastrophiques de la tournure anti-soviétique des années ’90.
L’hystérie et la doctrine anti-soviétique et anticommuniste de la fin des années ’80 et du début des années ’90, d’une part, entrèrent en contradiction extrême avec la mémoire historique de la société et d’autre part, de par leurs résultats catastrophiques en termes politiques et économiques, discréditèrent leurs propres postulats de départ.
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Aujourd’hui, le principe même de l’unité des périodes pré- et post-soviétiques de l’histoire est admis formellement. Il est admis, mais n’est pas pleinement réalisé. Car l’histoire, ce ne sont pas seulement des souvenirs. L’histoire, c’est la Mémoire, porteuse de sens, de valeurs, et des finalités qui en découlent. Une histoire déchirée signifie une société divisée. La division de la société amène inévitablement l’affaiblissement du pays. Si le pouvoir n’admet ni l’affaiblissement du pays, ni celui de sa propre position en termes de stabilité à l’intérieur du pays et de sécurité dans le cadre des relations internationales, il doit faire preuve d’une vision de l’histoire qui relie les différentes étapes fondamentales ainsi que les différents secteurs de valeur de la société. Mais il ne convient pas de «relier» ces périodes en les opposant les unes aux autres ou les éloignant les unes des autres par des ruptures.
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De façon implicite ou explicite, les élites supérieures et en partie, les médias officiels soutiennent la doctrine spécifique selon laquelle «il y avait le grand Empire de Russie. Les méchants bolcheviques l’ont détruit. Mais le grand Staline l’a restauré». Au même titre que n’importe quel pas en avant par rapport à la qualification de la période soviétique comme «trou noir dans l’histoire de la patrie», il s’agit évidemment d’un progrès. Mais, sans s’appesantir sur les questions de la réelle grandeur de cet empire sous le règne de Nicolas II, de la raison pour laquelle l’opposition à ce dernier réunissait en 1917 quasi toutes les forces politiques significatives du pays, des monarchistes aux bolcheviques et des nationalistes aux anarchistes, du fait que Staline et son entourage étaient des bolcheviques convaincus dans la période prérévolutionnaire, il n’en demeure pas moins qu’exclure de la doctrine de «l’unité historique» Octobre et la Révolution détruit cette unité même. Celle-ci étant également rompue par la coalition politico-sociale qui s’est dessinée lors de la tentative de révolte de la Place Bolotnaya, à l’hiver 2011-2012 et dans les situations de la crise ukrainienne et de l’union retrouvée avec la Crimée.
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Aujourd’hui, la répartition des sympathies historico-politiques dans la société ressemble à ceci: les partisans du système politique russe actuel rassemblent 19% des citoyens, les partisans du modèle de système occidental en réunit 21%, et les partisans du système soviétique atteignent 39%. (http://www.levada.ru/24-02-2014/luchshaya-politicheskaya-i-ekonomicheskaya-sistema). On compte également 10 à 11 % de partisans de la tradition monarchiste prérévolutionnaire. (http://wciom.ru/index.php?id=459&uid=113775)
Le pouvoir actuel repose donc sur l’union de 19% de tricolores, 11% de blancs et 39% de rouges, face à une opposition de 21% de bleus. En outre, près de 60% jugent positivement Lénine et la révolution d’Octobre, et plus de 50%, Staline, alors que ceux qui considèrent Nicolas II comme une victime innocente rassemblent 23%. (http://www.levada.ru/16-05-2013/rossiyane-o-nikolae-ii)
Dans le bloc social de 69% soutenant le pouvoir, plus de la moitié, 39%, sont des «rouges». Sans eux, le pouvoir ne peut compter que sur le soutien de moins du tiers de la société. Formellement, si l’on ajoute à ce tiers les 21% de bleus, partisans de l’Occident, on obtient une majorité de 51%. Mais d’une part, l’équilibre est réduit au minimum disponible, et d’autre part, c’est irréalisable du point de pratique dans la mesure où, l’union des bleus avec les tricolores entraînera inévitablement la défiance des blancs, pour lesquels les partisans de l’Occident sont plus détestables que ceux des soviets.
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Mais en ne parvenant pas à unir en une seule valeur la reconnaissance de la période pré-soviétique et celle de la période soviétique, on souligne ainsi ce qui les unit en réalité, la révolution d’Octobre. En particulier parce que pour les partisans des soviets, la figure culte n’est pas Staline, mais Lénine et Octobre. Staline se prête plus facilement à la constitution d’une synthèse, en tant que dirigeant de «l’Empire Rouge» disposant d’un plus grand pouvoir que le vieil empire de Russie à n’importe quelle période de son histoire.
Selon l’institut FOMA, 42% de la population considère qu’Octobre a engendré des conséquences plutôt positives, et 21% des conséquences plutôt négatives . Il s’agit des conséquences pour le pays. Ceux qui considèrent qu’Octobre a occasionné des dommages à leur famille réunissent 15%. A la question «Lors de la guerre civile, de quel côté étaient vos ancêtres ?», 39% répondent qu’ils ont combattu du côté des rouges et 3%, du côté des blancs. (http://fom.ru/Proshloe/10685)
Si les personnes devaient décider aujourd’hui de quel côté elles se seraient trouvées lors de la confrontation, 36% seraient du côté des rouges, et 32% auraient combattu, contre 9% avec les blancs, et 6% les armes à la main.Il est malaisé de dire à quoi pensait Medvedev quand il a déclaré que le 7 novembre était jour de tragédie pour la Russie, et à qui il s’identifiait. Visiblement, c’est à ceux qui furent renversés à ce moment-là, précisément à ce moment, c’est-à-dire à Kerenski et le Gouvernement Provisoire, dépourvu de toute volonté, et non pas à la monarchie russe.
Il est malaisé de dire à qui pensait Mikhalkov, quand il imagina la finale du «Coup de Soleil», au cours de laquelle des «commissaires rouges perfides» noient des officiers distingués et intelligents de l’armée de Wrangel. Il s’agit clairement d’une confusion avec l’épisode pendant lequel des députés arrêtés, de l’Assemblée constituante dissoute, furent noyés dans le fleuve par des membres de l’armée de Koltchak. Il s’agit d’évidentes tentatives de semer la division au sein d’une majorité qui s’est développée ces dernières années et sur laquelle s’appuie le pouvoir actuel. Et qui est indispensable, dans les conditions voyant s’intensifier les attaques contre la Russie de la part de ses «concurrents géopolitiques» extérieurs, qui mènent la lutte non contre la «Russie rouge», ni même contre la «Russie blanche», mais contre toute Russie voulant être forte, compter sur sa propre volonté et défendre ses intérêts nationaux.
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Dans ce contexte, attaquer aujourd’hui Octobre et les bolcheviques, politiquement et dans l’information diffusée, cela signifie rompre l’unité de la société, et aider les opposants extérieurs de la Russie. De même que leurs partisans de l’intérieur. L’autorité au pouvoir ne pourra garantir sa stabilité et les capacités de la Russie face à l’agression internationale dont elle est l’objet de la part des opposants si elle n’écarte pas la menace de division de cette majorité sur laquelle elle s’appuie. Strictement parlant, Octobre est ce moment de base de l’histoire de la patrie, qui confère légitimité et assise au fondement de l’architecture constitutionnelle actuelle de la Russie. Octobre et Lénine résolurent trois questions, arrivées à maturité mais non-encore résolues à cette époque, suite à des demi-mesures et à l’indécision de Stolypine: la question agraire, la question ouvrière et la question nationale. En matière d’objectifs de base, la Révolution d’Octobre accomplit des tâches de caractère «purement démocratique». La chrestomathie de ces trois tâches, et celle des trois décrets (la Terre, le Pouvoir des Soviets et la fin de la guerre), qui sous plusieurs aspects revêtirent un caractère général démocratique, et même un caractère de démocratie bourgeoise, réalisèrent pleinement ce que la Révolution de février n’avait pas trouvé en elle la force d’accomplir.
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Bien sûr, certains diront qu’il n’était pas utile de mettre fin à la guerre, car ce faisant la Russie avait laissé passer la chance d’être du nombre des vainqueurs de l’Allemagne. Dans ce cas, la Russie aurait été le seul vainqueur de cette guerre, car trois opposants à son empire avaient cessé d’exister et ceux qui se déclarèrent vainqueurs furent seulement des participants à un pillage qui eut pour résultat la seconde guerre mondiale. Certains diront que «les bolcheviques ont trompé les paysans, leur arrachant leurs terres en 1929». Mais la terre fut donnée aux paysans, et en même temps la possibilité de réaliser eux-mêmes le «partage noir» dont ils rêvèrent pendant le dernier tiers du XIXe siècle. Elle ne fut pas donnée par le biais du formulaire du programme agraire du parti social-démocrate, mais selon la manière exigée par les paysans. Cela répondait aux intérêts et besoins de 80% de la population, et pas de 300 000 bolcheviques (leur nombre en Octobre), mais se souvenir de cela, c’est ennuyeux. L’année ’29 fait clairement référence à cette période que le pouvoir actuel est quasiment prêt à réhabiliter, admettant que sans sa fermeté, la Russie n’aurait pu parvenir à la Victoire en 1945. Sans compter que la collectivisation, l’introduction de mesures de gestion de la terre, offrit la possibilité de créer une économie de très grand format, en l’absence de laquelle il eut été impossible d’augmenter la quantité de pains, en termes de masse commerciale, comme ce fut le cas avant la révolution. Et comme ce l’est aujourd’hui. C’est la vérité. Finalement, il y a ceux qui pensent et sentent selon la caricature de Maïakovski : «On peut mourir pour sa propre terre, mais pourquoi mourir pour la terre commune ?»
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Certains pourront dire que les bolcheviques n’ont pas apporté la paix au pays, la guerre civile intérieure ayant succédé à la guerre extérieure. Toutefois, ce reproche, ce n’est pas à eux qu’il faut l’adresser, mais aux généraux blancs et aux hésitations des socialistes-révolutionnaires blancs et rouges. Ceux qui commencèrent la guerre, ce furent ceux qui refusèrent les décisions de la deuxième session du Soviet, le Décret sur la Terre, le Décret sur la Paix. Ceux qui ne voulurent pas reconnaître au peuple le droit de décider de son destin, ni que le peuple est l’unique source du pouvoir et de la souveraineté : «Constitution de la République Fédérale, article 3.1 Le porteur de la souveraineté et l’unique source du pouvoir en Fédération de Russie est son peuple aux multinational».
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Certains diront que les bolcheviques ont trompé les travailleurs ; au lieu de leur donner les usines, ils les ont nationalisées. Mais ces nationalisations signifiaient que ces usines passaient sous le réel contrôle des travailleurs, éliminant la possibilité qu’elles fussent vendues ou achetées. Et ces nationalisation furent réalisées à l’appel et suite à l’exigence des travailleurs, et sous le contrôle de ceux-ci. Ces tâches furent historiquement centrales car elles apportèrent des réponses aux attentes de la grande majorité de la société.
La proclamation du pouvoir des Soviets et la déclaration de la Russie en tant que République Soviétique signifia formellement l’établissement d’un système politique dans le cadre duquel non seulement le pouvoir exécutif tombait sous le contrôle du pouvoir représentatif (le rêve des libéraux russes du début du XXe siècle)(…), mais était construit selon une verticale, du bas vers le haut, des organes d’administration locale vers le pouvoir central. En fait, si nous nous en tenons à la formule, il s’agissait du transfert de tout le pouvoir de l’État aux représentants des gouvernements locaux, avec le droit de contrôle des organes inférieurs sur les supérieurs, et la possibilité de rappeler les délégués n’accomplissant pas la volonté du bas de l’échelle.
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Suppression de la nomenclature des couches officielles de la société par voie légale, garantie des droits civils pour les femmes, séparation de l’Église et de l’État et reconnaissance du droit de choix de confession, autonomie de l’Église, début de l’aide sociale aux indigents, etc., dans le vaste inventaire des libertés civiles obtenues suite à la victoire de la coalition des parties révolutionnaires et démocratiques en Octobre, il est pratiquement impossible d’en trouver une qui ne soit pas considérée de nos jours comme naturelle et commune. Cela signifie que les tous droits et les garanties sociales de la Russie d’aujourd’hui remontent à la source d’Octobre 1917. Où et comment cela est-il le plus respecté et mis en œuvre, c’est une autre question, très intéressante. On ajoutera que la première constitution de Russie fut adoptée suite aux événements d’Octobre. Qu’elle soit dite bonne ou mauvaise, elle fut la première et fut adoptée à cette époque par la IIIe session des Soviets, déclarée plénipotentiaire par les autorités d’Octobre.
On peut réagir de façon variable au film de Mikhalkov, il alimente assez bien la contradiction. Mais Mikhalkov a raison en ce que la question centrale est la bonne question : comment et pourquoi tout cela est-il arrivé ? Comment et pourquoi une romantique journée ensoleillée de 1907 est-elle devenue ces tragiques jours d’automne de 1920?
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Ce n’était pas évident de répondre : parce que les gens très rares qui vécurent une journée ensoleillée en 1907 ne voyaient ni ne comprenaient que pour l’immense majorité, ces journées n’étaient ni romantiques, ni ensoleillées. C’étaient des journées épuisantes de 12 heures dans des usines qui ne leur appartenaient pas, ou des journées encore plus éreintantes de 24 heures de travail, sans week-end, sur des lopins de terre qui ne produisaient pas de quoi vivre.
Quand l’élite se détache du peuple et cesse de comprendre de quoi et comment il vit, lui qui la nourrit par son travail, alors le peuple, disons-le ainsi, se sent offensé, et, au minimum, cesse de soutenir cette élite, ou alors, il expédie l’élite à la suite du «vieux monde» qui sombre jusqu’au fond dans la finale du film de Mikhalkov. Le pouvoir se maintien aujourd’hui en s’appuyant sur la majorité constituée par ceux qui le soutiennent dans sa lutte contre «la révolte de la Place Bolotnaia». Et qui sont prêts à lui maintenir leur soutien dans la résistance à l’agression initiée par certaines puissances mondiales contre la Russie. Plus des deux tiers de cette majorité sont formés de ceux pour qui la période soviétique et la révolution d’Octobre sont le début de leur sacralité. Si même ceux-là font un pas de côté et interrompent leur soutien au pouvoir, cela se terminera en tragédie pour celui-ci. D’autant plus que 26 % des citoyens sont en principe prêts à prendre les armes pour défendre «l’étendard d’Octobre». Seulement 6% sont prêts à s’y opposer.
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C’est pourquoi, afin de prendre les mesures nécessaires au renforcement du pays et à la production de modèles de base servant le développement humain, il est important d’admettre que la Révolution d’Octobre fut un événement historique gigantesque pour la Russie. Il convient de la considérer comme un élément colossal du bagage positif de l’histoire de Russie. D’autant plus que selon les sondages répétés, le nombre de citoyens considérant la révolution d’Octobre de façon positive contient plusieurs fois le nombre de ceux qui l’évaluent négativement. Il est inefficace, anti-historique et non-constructif de s’opposer à cela. Voici un siècle, Octobre a vaincu ; aujourd’hui, cet événement renferme une énergie d’une puissance énorme. Cette énergie, ce modèle, doit contribuer positivement à l’image et au prestige de la Russie, et pas négativement. Elle doit créer des modèles de comportement positifs, et pas nuisibles. Il faut parvenir à considérer cet événement comme un succès national.






source:
 





“N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi.”
E Cioran
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Olympe de G



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MessageSujet: Re: Russie:« Octobre », ou encore, quelle majorité soutient aujourd’hui le pouvoir en Russie?   Mer 17 Fév - 16:15

«De l’identification historique de la Russie par elle-même en période de défis géopolitiques.»


Le pouvoir actuellement en place en Russie commence, avec difficulté, à comprendre la nécessité de restaurer l’unité de l’histoire de la patrie : en premier lieu, l’unité des périodes pré- et post-soviétiques. En cela, Poutine s’est positionné à plusieurs reprises comme précurseur, accordant du respect à l’étape soviétique de l’histoire de la patrie. Mu, peut-être par des convictions morales propres, ou encore par la compréhension d’une chose simple : une grande partie de la société en Russie demeure plus ou moins pro-soviétique, se souvenant, bien entendu, des échecs catastrophiques de la tournure anti-soviétique des années ’90.

L’hystérie et la doctrine anti-soviétique et anticommuniste de la fin des années ’80 et du début des années ’90, d’une part, entrèrent en contradiction extrême avec la mémoire historique de la société et d’autre part, de par leurs résultats catastrophiques en termes politiques et économiques, discréditèrent leurs propres postulats de départ.

Aujourd’hui, le principe même de l’unité des périodes pré- et post-soviétiques de l’histoire est admis formellement. Il est admis, mais n’est pas pleinement réalisé. Car l’histoire, ce ne sont pas seulement des souvenirs. L’histoire, c’est la Mémoire, porteuse de sens, de valeurs, et des finalités qui en découlent. Une histoire déchirée signifie une société divisée. La division de la société amène inévitablement l’affaiblissement du pays. Si le pouvoir n’admet ni l’affaiblissement du pays, ni celui de sa propre position en termes de stabilité à l’intérieur du pays et de sécurité dans le cadre des relations internationales, il doit faire preuve d’une vision de l’histoire qui relie les différentes étapes fondamentales ainsi que les différents secteurs de valeur de la société. Mais il ne convient pas de «relier» ces périodes en les opposant les unes aux autres ou les éloignant les unes des autres par des ruptures.

De façon implicite ou explicite, les élites supérieures et en partie, les médias officiels soutiennent la doctrine spécifique selon laquelle «il y avait le grand Empire de Russie. Les méchants bolcheviques l’ont détruit. Mais le grand Staline l’a restauré». Au même titre que n’importe quel pas en avant par rapport à la qualification de la période soviétique comme «trou noir dans l’histoire de la patrie», il s’agit évidemment d’un progrès. Mais, sans s’appesantir sur les questions de la réelle grandeur de cet empire sous le règne de Nicolas II, de la raison pour laquelle l’opposition à ce dernier réunissait en 1917 quasi toutes les forces politiques significatives du pays, des monarchistes aux bolcheviques et des nationalistes aux anarchistes, du fait que Staline et son entourage étaient des bolcheviques convaincus dans la période prérévolutionnaire, il n’en demeure pas moins qu’exclure de la doctrine de «l’unité historique» Octobre et la Révolution détruit cette unité même. Celle-ci étant également rompue par la coalition politico-sociale qui s’est dessinée lors de la tentative de révolte de la Place Bolotnaya, à l’hiver 2011-2012 et dans les situations de la crise ukrainienne et de l’union retrouvée avec la Crimée.

Aujourd’hui, la répartition des sympathies historico-politiques dans la société ressemble à ceci: les partisans du système politique russe actuel rassemblent 19% des citoyens, les partisans du modèle de système occidental en réunit 21%, et les partisans du système soviétique atteignent 39%. (http://www.levada.ru/24-02-2014/luchshaya-politicheskaya-i-ekonomicheskaya-sistema). On compte également 10 à 11 % de partisans de la tradition monarchiste prérévolutionnaire. (http://wciom.ru/index.php?id=459&uid=113775)

Le pouvoir actuel repose donc sur l’union de 19% de tricolores, 11% de blancs et 39% de rouges, face à une opposition de 21% de bleus. En outre, près de 60% jugent positivement Lénine et la révolution d’Octobre, et plus de 50%, Staline, alors que ceux qui considèrent Nicolas II comme une victime innocente rassemblent 23%. (http://www.levada.ru/16-05-2013/rossiyane-o-nikolae-ii)

Dans le bloc social de 69% soutenant le pouvoir, plus de la moitié, 39%, sont des «rouges». Sans eux, le pouvoir ne peut compter que sur le soutien de moins du tiers de la société. Formellement, si l’on ajoute à ce tiers les 21% de bleus, partisans de l’Occident, on obtient une majorité de 51%. Mais d’une part, l’équilibre est réduit au minimum disponible, et d’autre part, c’est irréalisable du point de pratique dans la mesure où, l’union des bleus avec les tricolores entraînera inévitablement la défiance des blancs, pour lesquels les partisans de l’Occident sont plus détestables que ceux des soviets.

Mais en ne parvenant pas à unir en une seule valeur la reconnaissance de la période pré-soviétique et celle de la période soviétique, on souligne ainsi ce qui les unit en réalité, la révolution d’Octobre. En particulier parce que pour les partisans des soviets, la figure culte n’est pas Staline, mais Lénine et Octobre. Staline se prête plus facilement à la constitution d’une synthèse, en tant que dirigeant de «l’Empire Rouge» disposant d’un plus grand pouvoir que le vieil empire de Russie à n’importe quelle période de son histoire.

Selon l’institut FOMA, 42% de la population considère qu’Octobre a engendré des conséquences plutôt positives, et 21% des conséquences plutôt négatives (http://fom.ru/Proshloe/10685). Il s’agit des conséquences pour le pays. Ceux qui considèrent qu’Octobre a occasionné des dommages à leur famille réunissent 15%. A la question «Lors de la guerre civile, de quel côté étaient vos ancêtres ?», 39% répondent qu’ils ont combattu du côté des rouges et 3%, du côté des blancs. (http://fom.ru/Proshloe/10685)

Si les personnes devaient décider aujourd’hui de quel côté elles se seraient trouvées lors de la confrontation, 36% seraient du côté des rouges, et 32% auraient combattu, contre 9% avec les blancs, et 6% les armes à la main.Il est malaisé de dire à quoi pensait Medvedev quand il a déclaré que le 7 novembre était jour de tragédie pour la Russie, et à qui il s’identifiait. Visiblement, c’est à ceux qui furent renversés à ce moment-là, précisément à ce moment, c’est-à-dire à Kerenski et le Gouvernement Provisoire, dépourvu de toute volonté, et non pas à la monarchie russe.

Il est malaisé de dire à qui pensait Mikhalkov, quand il imagina la finale du «Coup de Soleil», au cours de laquelle des «commissaires rouges perfides» noient des officiers distingués et intelligents de l’armée de Wrangel. Il s’agit clairement d’une confusion avec l’épisode pendant lequel des députés arrêtés, de l’Assemblée constituante dissoute, furent noyés dans le fleuve par des membres de l’armée de Koltchak. Il s’agit d’évidentes tentatives de semer la division au sein d’une majorité qui s’est développée ces dernières années et sur laquelle s’appuie le pouvoir actuel. Et qui est indispensable, dans les conditions voyant s’intensifier les attaques contre la Russie de la part de ses «concurrents géopolitiques» extérieurs, qui mènent la lutte non contre la «Russie rouge», ni même contre la «Russie blanche», mais contre toute Russie voulant être forte, compter sur sa propre volonté et défendre ses intérêts nationaux.

Dans ce contexte, attaquer aujourd’hui Octobre et les bolcheviques, politiquement et dans l’information diffusée, cela signifie rompre l’unité de la société, et aider les opposants extérieurs de la Russie. De même que leurs partisans de l’intérieur. L’autorité au pouvoir ne pourra garantir sa stabilité et les capacités de la Russie face à l’agression internationale dont elle est l’objet de la part des opposants si elle n’écarte pas la menace de division de cette majorité sur laquelle elle s’appuie. Strictement parlant, Octobre est ce moment de base de l’histoire de la patrie, qui confère légitimité et assise au fondement de l’architecture constitutionnelle actuelle de la Russie. Octobre et Lénine résolurent trois questions, arrivées à maturité mais non-encore résolues à cette époque, suite à des demi-mesures et à l’indécision de Stolypine: la question agraire, la question ouvrière et la question nationale. En matière d’objectifs de base, la Révolution d’Octobre accomplit des tâches de caractère «purement démocratique». La chrestomathie de ces trois tâches, et celle des trois décrets (la Terre, le Pouvoir des Soviets et la fin de la guerre), qui sous plusieurs aspects revêtirent un caractère général démocratique, et même un caractère de démocratie bourgeoise, réalisèrent pleinement ce que la Révolution de février n’avait pas trouvé en elle la force d’accomplir.

Bien sûr, certains diront qu’il n’était pas utile de mettre fin à la guerre, car ce faisant la Russie avait laissé passer la chance d’être du nombre des vainqueurs de l’Allemagne. Dans ce cas, la Russie aurait été le seul vainqueur de cette guerre, car trois opposants à son empire avaient cessé d’exister et ceux qui se déclarèrent vainqueurs furent seulement des participants à un pillage qui eut pour résultat la seconde guerre mondiale. Certains diront que «les bolcheviques ont trompé les paysans, leur arrachant leurs terres en 1929». Mais la terre fut donnée aux paysans, et en même temps la possibilité de réaliser eux-mêmes le «partage noir» dont ils rêvèrent pendant le dernier tiers du XIXe siècle. Elle ne fut pas donnée par le biais du formulaire du programme agraire du parti social-démocrate, mais selon la manière exigée par les paysans. Cela répondait aux intérêts et besoins de 80% de la population, et pas de 300 000 bolcheviques (leur nombre en Octobre), mais se souvenir de cela, c’est ennuyeux. L’année ’29 fait clairement référence à cette période que le pouvoir actuel est quasiment prêt à réhabiliter, admettant que sans sa fermeté, la Russie n’aurait pu parvenir à la Victoire en 1945. Sans compter que la collectivisation, l’introduction de mesures de gestion de la terre, offrit la possibilité de créer une économie de très grand format, en l’absence de laquelle il eut été impossible d’augmenter la quantité de pains, en termes de masse commerciale, comme ce fut le cas avant la révolution. Et comme ce l’est aujourd’hui. C’est la vérité. Finalement, il y a ceux qui pensent et sentent selon la caricature de Maïakovski : «On peut mourir pour sa propre terre, mais pourquoi mourir pour la terre commune ?»

Certains pourront dire que les bolcheviques n’ont pas apporté la paix au pays, la guerre civile intérieure ayant succédé à la guerre extérieure. Toutefois, ce reproche, ce n’est pas à eux qu’il faut l’adresser, mais aux généraux blancs et aux hésitations des socialistes-révolutionnaires blancs et rouges. Ceux qui commencèrent la guerre, ce furent ceux qui refusèrent les décisions de la deuxième session du Soviet, le Décret sur la Terre, le Décret sur la Paix. Ceux qui ne voulurent pas reconnaître au peuple le droit de décider de son destin, ni que le peuple est l’unique source du pouvoir et de la souveraineté : «Constitution de la République Fédérale, article 3.1 Le porteur de la souveraineté et l’unique source du pouvoir en Fédération de Russie est son peuple aux multinational».

Certains diront que les bolcheviques ont trompé les travailleurs ; au lieu de leur donner les usines, ils les ont nationalisées. Mais ces nationalisations signifiaient que ces usines passaient sous le réel contrôle des travailleurs, éliminant la possibilité qu’elles fussent vendues ou achetées. Et ces nationalisation furent réalisées à l’appel et suite à l’exigence des travailleurs, et sous le contrôle de ceux-ci. Ces tâches furent historiquement centrales car elles apportèrent des réponses aux attentes de la grande majorité de la société.

La proclamation du pouvoir des Soviets et la déclaration de la Russie en tant que République Soviétique signifia formellement l’établissement d’un système politique dans le cadre duquel non seulement le pouvoir exécutif tombait sous le contrôle du pouvoir représentatif (le rêve des libéraux russes du début du XXe siècle)(…), mais était construit selon une verticale, du bas vers le haut, des organes d’administration locale vers le pouvoir central. En fait, si nous nous en tenons à la formule, il s’agissait du transfert de tout le pouvoir de l’État aux représentants des gouvernements locaux, avec le droit de contrôle des organes inférieurs sur les supérieurs, et la possibilité de rappeler les délégués n’accomplissant pas la volonté du bas de l’échelle.

Suppression de la nomenclature des couches officielles de la société par voie légale, garantie des droits civils pour les femmes, séparation de l’Église et de l’État et reconnaissance du droit de choix de confession, autonomie de l’Église, début de l’aide sociale aux indigents, etc., dans le vaste inventaire des libertés civiles obtenues suite à la victoire de la coalition des parties révolutionnaires et démocratiques en Octobre, il est pratiquement impossible d’en trouver une qui ne soit pas considérée de nos jours comme naturelle et commune. Cela signifie que les tous droits et les garanties sociales de la Russie d’aujourd’hui remontent à la source d’Octobre 1917. Où et comment cela est-il le plus respecté et mis en œuvre, c’est une autre question, très intéressante. On ajoutera que la première constitution de Russie fut adoptée suite aux événements d’Octobre. Qu’elle soit dite bonne ou mauvaise, elle fut la première et fut adoptée à cette époque par la IIIe session des Soviets, déclarée plénipotentiaire par les autorités d’Octobre.

On peut réagir de façon variable au film de Mikhalkov, il alimente assez bien la contradiction. Mais Mikhalkov a raison en ce que la question centrale est la bonne question : comment et pourquoi tout cela est-il arrivé ? Comment et pourquoi une romantique journée ensoleillée de 1907 est-elle devenue ces tragiques jours d’automne de 1920?

Ce n’était pas évident de répondre : parce que les gens très rares qui vécurent une journée ensoleillée en 1907 ne voyaient ni ne comprenaient que pour l’immense majorité, ces journées n’étaient ni romantiques, ni ensoleillées. C’étaient des journées épuisantes de 12 heures dans des usines qui ne leur appartenaient pas, ou des journées encore plus éreintantes de 24 heures de travail, sans week-end, sur des lopins de terre qui ne produisaient pas de quoi vivre.

Quand l’élite se détache du peuple et cesse de comprendre de quoi et comment il vit, lui qui la nourrit par son travail, alors le peuple, disons-le ainsi, se sent offensé, et, au minimum, cesse de soutenir cette élite, ou alors, il expédie l’élite à la suite du «vieux monde» qui sombre jusqu’au fond dans la finale du film de Mikhalkov. Le pouvoir se maintien aujourd’hui en s’appuyant sur la majorité constituée par ceux qui le soutiennent dans sa lutte contre «la révolte de la Place Bolotnaia». Et qui sont prêts à lui maintenir leur soutien dans la résistance à l’agression initiée par certaines puissances mondiales contre la Russie. Plus des deux tiers de cette majorité sont formés de ceux pour qui la période soviétique et la révolution d’Octobre sont le début de leur sacralité. Si même ceux-là font un pas de côté et interrompent leur soutien au pouvoir, cela se terminera en tragédie pour celui-ci. D’autant plus que 26 % des citoyens sont en principe prêts à prendre les armes pour défendre «l’étendard d’Octobre». Seulement 6% sont prêts à s’y opposer.

C’est pourquoi, afin de prendre les mesures nécessaires au renforcement du pays et à la production de modèles de base servant le développement humain, il est important d’admettre que la Révolution d’Octobre fut un événement historique gigantesque pour la Russie. Il convient de la considérer comme un élément colossal du bagage positif de l’histoire de Russie. D’autant plus que selon les sondages répétés, le nombre de citoyens considérant la révolution d’Octobre de façon positive contient plusieurs fois le nombre de ceux qui l’évaluent négativement. Il est inefficace, anti-historique et non-constructif de s’opposer à cela. Voici un siècle, Octobre a vaincu ; aujourd’hui, cet événement renferme une énergie d’une puissance énorme. Cette énergie, ce modèle, doit contribuer positivement à l’image et au prestige de la Russie, et pas négativement. Elle doit créer des modèles de comportement positifs, et pas nuisibles. Il faut parvenir à considérer cet événement comme un succès national

Serguei F. Tcherniakovski
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MessageSujet: Re: Russie:« Octobre », ou encore, quelle majorité soutient aujourd’hui le pouvoir en Russie?   Mer 17 Fév - 16:28

Zakhar Prilepine. La Russie n’a pas le choix entre empire et nationalisme.

1 décembre 2014

Zakhar Prilepine, que nous avons déjà présenté ici, se fait très présent sur la toile russe pour l’instant, non seulement dans le magazine Свободная пресса , dont il est rédacteur en chef, mais en bien d’autres endroits, dont le magazine « Zavtra », dans les pages duquel il a publié l’article ci-dessous le 27 novembre 2014.

Au cours des débats avec les nationalistes russes, il me fut donné de comprendre deux choses très simples. D’abord, tout comme moi, ils craignent , et c’est un euphémisme, une nouvelle destruction de la Russie. Nous nous comprenons parfaitement à ce sujet. Ensuite, à propos de cette destruction, ils mettent l’accent sur la dimension nationale, convaincus de ce que si la Russie n’est plus l’État des russes ethniques, elle est condamnée. Et ici, commencent à apparaître des divergences stylistiques. Le problème consiste en ce qu’en soi, le message: le pays s’effondre sous la force de contradictions nationales, est profondément erroné. Les troubles du XVIIe siècle, de février ’17, d’octobre ’17 et la désagrégation de 1991 survinrent pour des motifs entièrement autres. La prise de Kazan ou l’intégration de la Sibérie auraient-elles été liées d’une quelconque manière à la Période des Troubles du XVIIe siècle ? Non, évidemment. Février ’17 a-t-il été initié par des Kazakhs ou des Bachkires ? Ils ne remarquèrent même pas ce qui se passait à Petrograd. Et la révolte d’Octobre, quel lien avait-elle avec la question des nationalités ? Les bolcheviques n’avaient aucun mot d’ordre sérieux à ce sujet. Plus tard ils abordèrent la question nationale, qu’ils résolurent selon le traditionnel modèle impérial.
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Que firent les bolcheviques ? En trois ans, malgré la résistance colossale d’une série d’États (l’Angleterre, la France, le Japon, etc.), ils consolidèrent l’empire de Russie, et par après, ils agrandirent même son territoire, prouvant à nouveau que les peuples constituant la population de l’empire étaient prêts à poursuivre une cohabitation menée à bien de façon heureuse. Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et une série d’affrontements concernant d’autres nations donnèrent un éclairage sanglant aux événements de 1991, mais tout cela se déroulait sur fond de dégradation du pouvoir. Dans d’autres circonstances, de telles questions concernant les nations furent résolues les unes après les autres ; en fait elles étaient ordinaires. De telles flambées se produisaient couramment aux XVIIIe et XIXe siècles. Le petit père-empereur ou la petite mère-impératrice réconciliaient avec succès, par la carotte ou la bâton, les peuples qui formaient la Russie. Il arrive à tout le monde de se quereller, même au mari et à l’épouse
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De plus, dans l’ensemble, les peuples de l’URSS votèrent en faveur du maintien de l’Union Soviétique. C’est à dire qu’ils avaient fondamentalement réussi l’examen du droit à la vie commune, et cela, après cinq années d’abominable sabbat médiatique sur le thème «Vivre ainsi (dans un tel pays), plus jamais !» S’il n’y avait eu le conflit entre Eltsine et Gorbatchev, deux moujiks russes patentés, il n’y aurait jamais eu de «problème des nationalités». Même après l’effondrement de l’URSS, beaucoup de gens ont remarqué cela, la direction d’une série de républiques asiatiques et caucasiennes, se rendaient compte d’une manière ou l’autre, qu’«à tout instant, Moscou pouvait appeler via le téléphone rouge et annoncer : «Voilà, les enfants, on abroge la CEI et on se réunit au sein de l’URSS !», et beaucoup s’y seraient soumis.
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Je le répète, la désintégration de la Russie est toujours le résultat de la désacralisation du pouvoir (l’absence d’héritier légitime lors de la Période des troubles, l’abdication de Nicolas II, la puissante campagne anti-soviétique de la perestroïka) et de ce que l’on nomme aujourd’hui les «problèmes socio-économiques». Évidemment, le développement malheureux de l’un ou l’autre conflit armé est de nature à aggraver la situation. Les problèmes liés aux nationalités sont toujours des conséquences, et jamais la cause de la désintégration.Le rejet de la faute sur les Tchouvaches ou les Kalmouks n’est pas l’attitude la plus correcte, mais périodiquement, l’autorité sacrée perd la tête. Ajoutons que le fait même de l’existence de la Russie en tant qu’empire multinational est un principe irrévocable.
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La Russie n’a pu (et visiblement, elle n’a pas particulièrement essayé) russifier des centaines de peuples. Dans le meilleur des cas, la russification se développa sur le mode de l’«allégeance à la croix» («orthodoxe» étant alors égal à «russe»). Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible. Toutes les discussions sur le thème de la réussite des Allemands, des Italiens ou des Espagnols en matière de politique des nationalités ne sont pas d’une grande utilité. Dans ces pays, les différences entre les régions concernées sont plus importantes que celles qui existent entre Kaliningrad, Vladivostok, Arkhangelsk et Astrakhan. Ce serait plutôt à nous de leur apprendre, et non l’inverse. Fondamentalement, aucun des peuples constituant l’ensemble ne doit se considérer comme un «autre peuple». Même le melting-pot des États-Unis d’Amérique, constitué sur des principes complètement différents (tous ayant dès le départ renoncé à leur propre passé), ne pourra, et ne peut déjà, empêcher la confrontation entre les «latinos», les blancs et les noirs.
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D’une certaine façon, la Chine se positionne comme un empire; en plus du milliards de Chinois Han sont officiellement enregistrés plusieurs dizaines de «petites» nationalités, et on notera que certaines d’entre elles comptent plusieurs dizaines de millions de personnes. Le problème de la Russie réside sans aucun doute dans la nécessité d’élaborer le modèle économique dont nous avons tous besoin, et décidément orienté à gauche, ainsi que l’établissement d’un système de direction de l’État sévère, mobile, et disposant d’un fondement véritablement sacré, et non de la variété qu’affectionnent les experts en relations publiques (par ailleurs, bien sûr, ils méprisent tout ceci, et ont ainsi inventé le «fofoudia

i
»).
Tôt ou tard, toute machine vient à tomber en panne : tsar, monarque, secrétaire général, président, tous perdent parfois la tête et le sens de l’orientation dans l’espace. Il convient d’être prêt à cela. Mais celui qui veut se préparer à cela en renonçant aux codes des différentes communautés nationales de Russie s’occupe, en fait, de tout autre chose. Les russes doivent être forts et attrayants, en soi, et non sur le compte de la disparition d’autrui. Camarade, sois russe et les autres viendront à toi !».
Tout ce qui précède ne change évidemment rien au fait que sont nécessaires à la Russie :

  • de multiples amélioration de la situation démographique, particulièrement dans les régions où vivent les populations qui y possèdent véritablement leurs racines ;
  • la résolution du problème de l’immigration illégale ;
  • une attention toute particulière vis-à-vis des communautés qui s’efforcent d’accaparer totalement le contrôle du territoire respectif dans lequel elles vivent, en expulsant intentionnellement les russes ethniques du système de direction de la région ;
  • etc.



Tout le monde est d’accord avec cela, c’est clair. Nos divergences portent exclusivement sur des aspects stylistiques. Mais je vais me répéter encore, afin de renforcer le propos. Si on commence à vous dire : «En Russie, il faut résoudre la question des nationalités en faveur de la nation titulaire, sans quoi le démembrement du pays est inévitable», on vous désoriente un peu. En Ukraine, voilà déjà plus de six mois que non seulement on se dit de telles choses, mais qu’on a commencé à les mettre en œuvre. Et on s’y sent de plus en plus mal. Bien entendu, je n’ai pas pour objectif de convaincre les adeptes de «l’idée russe» dans son acception la plus extrême ; leur conviction, c’est leur religion. Je m’adresse à ceux qui n’ont pas encore fixé leurs idées et qui tentent de comprendre : «frère, où est la vérité ?» Toute tentative de dissoudre l’humanité russienne en une soupe multinationale est un crime et une vilenie. Toute tentative de russifier intégralement des centaines de peuples est un signe de faiblesse nationale, d’indolence, qui finira par céder au nazisme. Notre forme de vie traditionnelle, c’est la politique impériale russe, lettrée et tolérante.
Source.
iFofoudia : Phénomène satirique mis en œuvre dans le segment ukrainien des réseaux sociaux, et qui consiste à critiquer ce qui est qualifié d‘impérialisme russe.
Zakhar Prilepine



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MessageSujet: Re: Russie:« Octobre », ou encore, quelle majorité soutient aujourd’hui le pouvoir en Russie?   Aujourd'hui à 20:17

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